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De Charlotte à Samiya

D 23 novembre 2014     H 20:24     A Martin Rass     C 0 messages


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Envoi

Charlotte

David Foënkinos, qui a fait de Charlotte Salomon la héroïne de son roman, avec des avis très partagés, émouvants ou bouleversés du côté des lectrices et lecteurs, bienveillants, violents ou ironiques du côté de la critique, a au moins un mérite : donner envie de la connaître davantage, même si lui-même est déjà d’avis d’avoir fait découvrir son héroïne. Car si Foenkinos écrit :

« Ma principale source est son œuvre autobiographique : Vie ? ou Théâtre ? »

je me demande bien où il est allé chercher l’inconsistance de ses phrases.

Leben ? oder Theater ?

Vie ? ou Théâtre ?

Lorsqu’on parcourt les pages de [cette pièce de théâtre dessinée en trois couleurs [1] et chantée [2], qui va justement au delà de l’inspiration autobiographique, on a l’impression que Foënkinos ne s’est guère inspiré des phrases, et encore moins de leurs humour féroce, et a ôté les images pour écrire son poème en prose.

Et il n’en reste plus que des platitudes. Charlotte Kann [3], un vrai personnage de fiction dans la pièce, redevient dans le roman de Foënkinos la petite fille, qui donne envie de pleurer et ça semble marcher ou d’être indigné. Mais Foënkinos peut revendiquer un prédécesseur, même s’il n’en parle pas ou ne connaît peut-être pas son existence.
Or, la tentative de l’éditeur allemand Rowohlt, datant des années 60, a quelque chose en commun avec la tentative de Foënkinos. On publie un choix - qui l’a fait, d’après quel critère, reste flou - de gouaches, de légendes accompagnant les illustrations, dont on nous apprend qu’elles sont de l’auteure - avec quelques omissions, des raccourcis déformants, le rétablissement des vrais noms, qui gomment le caractère volontairement fictif de la pièce (par exemple le nom inventés et les passages ironiques). Pour donner l’exemple d’une gouache qui se trouve dans cette publication et qui est extraite de la pièce :

Dans la pièce on peut lire

"Doch die Überlegungen sind zu spät. Der Standesamtbeamte des Deutschen Kaisserreiches steckt unter Beisein der Trauzeugen Herr Knarre und Alberts Bruder - denn Alberts Eltern sind schon lange tot - der glücklichen Braut den Ring an den Ringfinger der schmalen, langen rechten Hand. Nach der standesamtlichen Trauung sind Schneiderin mit Gehilfin um Franziska bemüht. Sie sieht wirklich entzückend aus und ist so glücklich, als sie am Arm des Geliebten vor der zahlreichen Hochzeitsgesellschaft herschreitet. Herr, aber Frau Knarre besonders, scheinen an etwas sehr Trauriges zu denken und machen inmitten der lustigen anderen einen bedrückten Eindruck. Nach der Melodie : ’Wir winden dir den Jungfernkranz’" [4]

et dans la version "Journal intime" à propos de la même image :

"Der Standesamtbeamte des Deutschen Kaisserreiches steckt unter Beisein der Trauzeugen Herr Knarre und Alberts Bruder der glücklichen Braut den Ring an den Ringfinger der schmalen, langen linken Hand.
Nach der standesamtlichen Trauung sind Schneiderin mit Gehilfin um Franziska bemüht.
Sie sieht wirklich entzückend aus und ist so glücklich, als sie am Arm des Geliebten vor der zahlreichen Hochzeitsgesellschaft herschreitet."

Ce sont bien les mots de Charlotte, mais modifiés par omission. En partie cela s’explique par l’idée de présenter un « Journal intime en images », ce qui n’était qu’une idée accessoire de l’auteure. Tout ce que nous savons c’est qu’elle a conçu environ 1300 gouaches pendant l’été 1942 à St. Jean Cap Ferrat (près de Nice) et les a confiées au Docteur Moridis à Villefranche sur Mer, en disant : « C’est toute ma vie ! [5] » Après la guerre, le Docteur Moridis a transmis ces gouaches à Ottilie Moore, l’américaine qui avait abrité Charlotte et ses grand-parents pendant la guerre et à laquelle les gouaches étaient dédiées.

Entre le titre que Charlotte Salomon avait donné à son œuvre : « Vie ? ou théâtre ? Une opérette » et celui de l’éditeur Rowohlt pour la première publication :« Un journal intime en images - 1917-1943 », il y a cela de différent que l’œuvre est initialement conçue avec un certain détachement et devient ensuite par le choix (81 sur 969 exposées au musée juif) de l’éditeur un journal plus orienté vers l’autobiographie - et par omission de tous les passages mettant en avant la fiction théâtrale (changement de noms, parenthèses, petites remarques secondaires, renvois aux pièces musicale) entre dans ce que Philippe Lejeune appèle le pacte autobiographique : à savoir que l’auteur(e) d’une autobiographie donne une promesse de sincérité et de vérité au lecteur, ce qui me semble une interprétation abusive de l’éditeur au regard de ce que Charlotte Salomon a confié à ses hôtes, et ceux-ci à ces parents.

Jean-Eric Boulain, écrivain « exilé » aux États-Unis, trouve à ses confrères et les jurys de prix littéraires un penchant pour un certain passé, tout en évacuant celui des périodes noires. Les nazis ne font pas seulement accéder au point Godwin, ils sont vendeurs dès qu’ils deviennent un objet de littérature ou de cinéma. Je le constate depuis un moment dans le choix des romans allemands qui sont traduits en langue française (hormis les exeptions des auteurs « confirmés »). Peut-être le jugement de Boulain est excessif, en tout cas ces sujets sur un certain passé bien choisi occultent qu’il y existe des auteurs qui nous parlent du présent. Il y a un qui a même eu le prix Medicis 2014 : Antoine Volodine, et je finirai par une longue citation (il m’est impossible de la couper), qui n’a qu’une seule chose en commun avec la forme du roman de Foënkinos : elle se veut incantatoire et il s’agît d’un personnage de femme, mais pas d’une femme sur laquelle on peut jeter son dévolu.
C’est au chapitre 17 de Terminus radieux [6], lorsque Samya Schmidt se révolte contre l’imbécilité masculine - il n’y a plus à pleurer :

Fin

Antoine Volodine, Terminus radieux, 17e :

La nuit est longue. Très mouvementée, très bizarre et très longue. En quelques minutes, Samiya Schmidt prend sa forme de furie. Puis elle échappe à toute norme. Ni Solovieï avec ses pouvoirs pourtant considérables, ni Morgovian évidemment peuvent la calmer.
Elle se couvre d’écailles très dures.
Elle donne des coups terribles.
Elle se déplace à une vitesse invraisemblable.
Elle transforme son cri en énergie.
Elle n’a plus de sang, oui plutôt, elle n’a plus ni sang ni absence de sang.
Elle n’est ni morte ni vivante, ni dans le rêve ni dans la réalité, ni dans l’espace ni dans l’absence d’espace. Elle fait théâtre.
Elle fait alliance avec le combustible.
Elle provoque des incendies de flammes froides.
Elle fait alliance avec le vide, avec le combustible maîtrisé, avec le combustible suspect, avec le combustible pris de démence et immaîtrisable.
Elle va et vient à vive allure entre les deux piles, entre le puits que surveille la Mémé Oudgoul et le réacteur de secours bricolé sous les bâtiments du soviet.
Elle prononce des malédictions, des invocations aux forces, aux forces qu’elle connaît, aux forces dont elle a entendu parler et aux forces qui n’existent pas.
Elle court dans l’obscurité plus vite qu’une balle de fusil. Elle court dans la forêt nocturne. Elle s’aventure sous les mélèzes jusqu’à la vieille forêt puis elle revient. Elle fait plusieurs fois le tour de Levanidovo en courant à la lisère des arbres noirs.
Elle revient vers les crépitements nucléaires, elle trace des cercles autour des cœurs nucléaires jusqu’à ce que les huiles des pompes prennent feu, elle trace des cercles jusqu’à ce que les flammes glacées tonnent et tourbillonnent autour des barres de combustible.
Elle énumère les crimes de son père et elle ordonne aux forces surnaturelles de ramener son père dans la région des camps, de le contraindre à rester derrière un nid de barbelés, dans un isolateur à régime sévère.
Elle ne rencontre personne ou plutôt elle se refuse à voir ceux et celles qui sont sur son chemin, qu’ils appartiennent ou non à la horde des vivants, à la cohorte des chiens ou au troupeau infini des morts.
Elle se couvre d’écailles dures et bruissantes.
Elle se couvre de gouttelettes noires.
Elle se couvre d’étincelles.
Ses cheveux repoussent brièvement et s’allongent jusqu’à ses chevilles, puis de nouveau son crâne est chauve.
Elle fait vent, elle fait théâtre, elle fait ciel noir, elle fait quatre-ciels-noirs.
Elle appelle les forces quand elles est contre la forêt, elle appelle les forces quand elle devine autour d’elle la terre des tunnels, elle appelle les forces dès qu’elle est à proximité des barres de combustible.
Elle va jusqu’à l’origine des temps et elle souffle dessus en hurlant, puis elle atteint la fin des temps et elle souffle dessus.
Elle invoque les anciens leaders de la révolution mondiale, elle invoque les grandes figures, les masses anonymes, les peuples disparus.
En récitant les lignes compactes, réduits à un court bredouillis strident, elle invoque les héros de la Première et de la Deuxième Union soviétique, ceux qu’elle connaît et ceux qu’elle vient d’inventer, les grands et petits savants, les prolétaires inflexibles, les ingénieurs, les vétérinaires, les archivistes ayant laissé leur contribution aux mondes en marche, les liquidateurs sacrificiels aui ont donné leurs vies sur les chantiers des centrales déréglées, les détenus et les soldats héroïques, les cosmonautes.
Quand elle se retrouve dans la chaufferie en face de Solovieï, elle renverse Solovieï et elle le tabasse, elle lui demande pourquoi il n’est pas encore mort, et, quand il se défend, elle le gifle avec ses mains plus solides que du fer et elle k-lui demande de cesser d’entrer en elle comme dans un objet sans pensée, et elle le tabasse avec rage.
elle lui demande aussi de cesser d’entrer dans ses soeurs comme dans des territoires de chair inerte, sans pensée ni sensibilité au chaud et au froid.
Elle fait jaillir des flammes froides et des flemmes tièdes du corps de Solovieï dès qu’elle le touche.
Elle le bat, elle lui demande de mettre fin à son immortalité de pacotille.
Afin d’humilier son père elle exige de lui qu’il ne réponde pas à la grêle de coups qu’elle lui inflige.
Elle parcourt le Levanidovo en tous sens, elle traverse les murs sans dommage, à la manière des neutrinos qui traversent la terre de part en part sans démolir ni la terre ni eux-mêmes.
Elle oblige Solovieï à courir derrière elle pour l’empêcher de mettre le feu à tout le village et pour éteindre les incendies qu’elle allume, elle l’entend haleter derrière elle et parfois elle opère un brusque demi-tour pour se cogner contre lui, le bousculer et le maudire.
Elle se couvre d’une suie qui ne s’efface ne se craquelle, et soudain elle est lumineusement belle, puis de nouveau elle ressemble à une créature filante et obscure.
Elle va de chaufferie du soviet à l’entrepôt de la Mémé Oudgoul, elle glisse le long du puits jusqu’au cœur de la pile dans les profondeurs ténébreuses, elle remonte après avoir touché le cœur, elle court de nouveau à très grande vitesse vers le centre du village, elle passe par sa maison, par sa chambre, elle ne se regarde pas dans le miroir, elle descend les escaliers, elle retourne à la chaufferie, elle cogne sur les tuyaux, sur les pompes, sur les portes dispersées irrationnelllement dans le fatras des conduites brûlantes, elle va jusqu’au nid de Solovieï et, quand celui-ci est sur son chemin, elle le tabasse.
Elle va et vole sous la terre aussi bien que sur la terre et parfois elle file si vite qu’elle n’est ni ici ni là.
Jamais elle ne touche les reste de Vassilissa Marachvili.
Jamais elle ne contemple pou n’examine le corps de Vassilissa Marachvili.
Elle traverse les rideaux de flammèches qui s’agitent sur le mur du réacteur, elle enjambe le cadavre de Vassilissa Marachvili, mais elle ne le contemple ni l’examine au passage.
Elle ne tient aucun compte des récriminations de la Mémé Oudgoul, qui l’exhorte à se calmer et à accepter son destin, à accepter les mutations qui se sont emparées d’elle mais qui lui garantissent de durer infiniment à l’intérieur du Levanidovo, qui l’encourage encore et encore à accepter le vie sans la mort offerte par son père, à accepter les monstruosités de son père, à accepter son père tel qu’il est.
Elle se couvre de paillettes de glace coupante.
Elle se couvre de nuit.
Elle fait nuit aveuglantes, elle fait tempête immobile, elle fait théâtre, elle fait souffle, elle fait ciel, elle fait douze-ciels-noirs.
Elle convoque des tribunaux exceptionnels pour juger Solovieï.
Elle se couvre d’un plumage terne.
Elle se couvre d’un duvet urticant et noir.
Elle fait nuit d’encre, elle fait théâtre, elle fait blizzard, elle fait nuit de goudron, elle fait millième catégorie puante.
Quand Solovieï fait passer par haut-parleurs ses affreux poèmes divagatoires afin de couvrir les clameurs qui sortent de la bouche de sa fille, elle trace des spirales autour des haut-parleurs en murmurant des extraite-s de littérature épique qu’elle connait par cœur, ou des accusations fondamentales contre son père.
Elle rassemble un tribunal populaire, elle constitue un jury avec des tchékistes incorruptibles, des soldats de l’Armée rouge, des vengeurs de la Deuxième Union soviétique, des zeks exemplaires, des détenus modèles.
Elle accuse son père de manipulations et de sorcellerie sur des humains décédés et fiers de l’être.
Elle l’accuse de vilénies et de relations incestueuses avec des filles imaginaires, avec des épouses réelles, défuntes ou imaginaires, elle l’accuse d’actes de débauche commis sur des victimes consentantes, de fornications avec la Mémé Oudgoul, elle l’accuse aussi d’avoir faire le rut avec ses propres filles, avec une liste de filles dont elle égrène les noms sans cesser d’aller et venir dans les rues et les souterrains du village, avec des filles dont elle lance les noms au hasard dans les ténèbres, avec des inconnues dont elle invente les noms, avec des files telles que Solaïane Mercourine, Imiriya Good, Nadiyane Beck, Keti Birobidjan, Maria Djibil, Maria Dongfang, Loulli Grünewald [sic], Barbara Rock, avec des kolkhoziennes dont la mémoire s’est perdue, avec des poétesses dont la postérité n’a retenu ni le nom, le le visage, ni les poèmes, avec des prisonnières communistes enfermées avec lui dans les camps, avec des femmes contre-révolutionnaires et des représentantes de la première, de la deuxième et de la troisième catégorie puante, et, pour clore la liste, elle l’accuse encore une fois d’avoir eu des rapports ignominieux avec ses propres filles.
Elle l’accuse de crimes génériques.
Elle traverse le Levanidovo en répandant des rumeurs insanes et des douloureux souvenirs d’enfance.
Elle prétend qu’elle n’est même pas née de mère inconnue, elle dit qu’elle n’est pas née, elle se couvre d’une buée goudronneuse.
Elle se couvre de poussières brillantes, elle se couvre de pointes vibrantes.
Elle se couvre de lanières de peaux, elle se couvre de givre, elle continue à parcourir les chemins et les souterrains du Levanidovo à une vitesse telle que personne n’es témoin de son passage.
Elle fait poison, elle fait ouragan, elle fait théâtre.
Soudain elle est vertigineusement épanouie, soudain elle resplendit, et persique aussitôt elle est une poignée de chair sorcière qui court et court dans la campagne et qui tape sur les troncs des arbres, sur les murs des fermes dont tous les animaux sont morts, sur Morgovian quand il surgit stupidement sur son parcours.
Elle déchire Morgovian, elle déchire ses vêtements de vieux marié de campagne, elle lacère Morgovian, elle détruit don corps attardé, maintenu en vie frauduleuse par les magies de Solovieï, elle essaie de tuer Morgovian quand il s’interpose entre elle et le réacteur du soviet, à chaque rencontre elle essaie de le tuer.
Elle tape sur les canalisations jusqu’à ce que le métal chante.
Elle se couvre d’un pelage de louve blanche, et dans l’instant de nouveau elle ressemble à une jeune fille perdue dans la révolution culturelle, fragile dans sa tenue militaire asexuée, avec pour seule coquetterie un ruban rouge au bas de ses nattes et un badge rouge sur son informe casquette verte, et ensuite elle reprend sa course effrénée au milieu des flammes de la nuit.
Elle cogne sur les barres du comestible, elle les manipule, elle agite l’eau des cuves, elle n’en peut plus de désespoir, elle se jette sur les parois silencieuses et elle y laisse des traces de suie et de désespoir, elle bat l’eau des cuves, elle rebondit de conduite en canalisation, elle rebondit avec des bruits de viande contre les murs, avec des bruits de ferraille, avec des bruits d’avalanche.
Elle fait vengeance, elle fait profondeur, elle fait obscurité, elle fait théâtre.
Elle lit un acte d’accusation interminable, elle accuse Solovieï d’immortalité contre-révolutionnaire, elle lui reproche d’avoir coutume de pénétrer illégalement dans les rêves de ses filles afin de leur transmettre à leur insu un excès d’immortalité dont elle n’ont queux faire.
Ell bat son père, elle cogne sur sa mémoire, elle souille se mémoire de tous ceux et de toutes celles dans lesquels il a pénétré afin de les maintenir dans un état frauduleux, entre vie et mort, elle accuse son père d’orchestrer le Levanidovo comme un reve ignoble, d’orchestrer la forêt, d’orchestrer la steppe et l’au-delà concentrationnaire des camps, elle l’accuse d’emprisonner en lui l’ensemble des vivants et des morts du Levanidovo et de son au-delà.
elle dénonce devant le tribunal populaire l’ubiquité suspecte de Solovieï, son appartenance à plusieurs catégories puantes en même temps,sa mauvaise gestion du kolkhoze « Terminus radieux », ses sources d’approvisionnement criminelles, elle l’accuse d’assassinats de marchands dans la forêt, elle l’accuse de pillage de caravanes, elle dénonce la statuaire effrayante de Solovieï, son apparence de koulak triomphant, ses haches magiques, sa luxure.
Elle fait théâtre, elle fait opéra, elle fait cantopéra.
Elle fait de gros dégâts dans les endroits où elle passe et sur le corps qu’elle tabasse.
en compactant au maximum le flots des mots, elle récite dans leur intégralité les brochures marxistes-léninistes qui parlent de la révolution mondiale, de la fin de l’histoire et des bonheurs qui attendent les générations à venir, les modes d’emploi des piles à combustible, les manuels d’hygiène pour kolkhoziens, les romances post-exotiques de son enfance, les manifestes féministes pour femmes ni vivantes ni mortes, les traités d’oncologie pratique, les fascicules destinés aux éleveurs de cochons, aux éleveurs de yacks, aux éleveurs d’abeilles, aux institutrices placées dans des conditions pédagogiques extrêmes, les romans d’aventures dans le Grand Nord.
Elle suspend aux conduites dans lesquelles siffle de la vapeur sous pression, elle casse des portes, elle jette derrière elle des planches, des copeaux, elle jette par-dessus son épaule des plaques de fer, des serrures entourées, encore de la chair des portes, elle file à travers le nuit et à travers les murs, les cuves, les circuits bouillants, puis elle revient vers Morgovian et elle le bat elle s’approche encore une fois de Solovieï et elle le tabasse.
elle ne fait qu’alimenter en images en en vitesse sa colère impuissante.
Elle se couvre de lambeaux de chair, d’excroissances métalliques, de vapeurs organiques, et une seconde plus tard elle est déjà de nouveau habillée d’une cuirasse d’écailles invraisemblablement dures et bruissantes.
Elle continue à aller et venir dans le Levanidovo, en surface et sous la terre.
Elle fait éclair, elle fait foudre, elle court, elle imagine qu’elle met tout à feu et à sang.
Puis brusquement on ignore où elle se trouve.
Elle fait silence.
Elle fait théâtre dans le silence brusquement revenu.
Elle fait absence.
Elle a disparu et elle se tait.

Portfolio

  • Le grand-parents Grunwald (Knarre) et Mme Moore à St-Jean Cap (...)
  • Alexander Nagler, mari de Charlotte en 1943, peint par Charlotte

[1bleu, rouge, jaune - les couleurs primaires

[2Singspiel - pièce chantée, mais sans notes, amis avec des références musicales - toutes les images ici proviennent de l’exposition permanente au musée juif d’Amsterdam, certaines ont fait objet d’une publication en 1963 : Charlotte Salomon, Ein Tagebuch in Bildern, épuisé.

[3ça donne : Charlotte peut (sait faire) - une mise en perspective de son projet et une preuve

[4Mais ces réflexions viennent trop tard. Le fonctionnaire de l’état civil de l’Empire allemand met, en présence des témoins Mr Knarre et le frère d’Albert - car les parents d’Albert sont morts depuis longtemps - la bague à l’annulaire de la main droite aux doigts longs et minces de la mariée heureuse. Après le passage à la mairie, la couturière et son assistante se donnent de la peine pour arranger Franziska. Elle a l’air si charmant et est si heureuse lorsque prenant le bras de l’aimé, elle défile devant l’assemblée nombreuse. Monsieur, mais surtout Madame Knarre, ont un air songeur et triste qui se détache de la gaité ambiante. D’après la mélodie : ’Wir winden dir den Jungfernkranz’ (Nous te tressons la couronne de la vierge) (tiré de l’opéra Freischütz, Carl Maria von Weber- Père et mère de Franziska, de leur vrai nom "Grunwald" (bois vert - proche du quartier homonyme de Berlin, quartier très bourgeois) prennent le nom "Knarre", mot familier pour pistolet. Et puis la chanson choisie de l’opéra se place entre le mariage espéré et la mort rêvée - ce qui semble être en accord avec le regard attristé des parents de la mariée, en quelque sorte prémonitoire, car Franziska après plusieurs tentatives de suicide se donne la mort en sautant du troisième étage en 1926. La gouache (cf. portfolio) relent son décès reprend la même chanson, cette fois le titre en entier :
’Wir winden dir den Jungfernkranz mit veilchenblauer Seide’ . Franziska ist gleich tot, denn die Wohnung liegt im dritten Stock. Es ist nichts mehr an dem Unglück zu ändern. (Franziska meurt sur le coup, l’appartement est au 3e étage. Le malheur est arrivé, rien n’y fera.)
Charlotte dit son père inquiet dans la gouache précédent le mariage dans le cycle, mais non reprise dans le « Journal intime ». C’est pourquoi elle constate qu’il est trop tard pour changer d’avis : Mais ces réflexions viennent trop tard. (ci-dessus)

[5Introducton dans l’œuvre sur le site du musée juif d’Amsterdam, aujourd’hui propriétaire des gouaches.

[6Le Seuil, 2014 p. 351-360.

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