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Journée lunaire ou journée incendiaire

D 2 mars 2011     H 01:33     A Martin Rass     C 0 messages


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Journée lunaire

Mondtag

Pour voir le film avec les sous-titres, c’est ici

Mondtag, un film de Haro Senft, raconte l’histoire d’une petite fille, qui en a assez d’entendre ses parents se disputer. Car entendre est bien pire que voir, à la fin les tympans en résonnent et portent les séquelles.
Elle décide donc de partir et de se laisser entraîner par les découvertes et bizarreries qui tardent pas à se présenter sur son chemin. Le lundi désagréable se transforme en un jour lunaire et ensorcelé, ce qu’au bout du compte désirent aussi les adultes dès fois, mais qui se donnent rarement les moyens pour que cela arrive, a une chance d’arriver. [1]
Pourtant cette fille voudrait rentrer un moment donné, comme tous les enfants, peu lui importe ce qui l’attend. Peut-être les adultes ont-ils fini leur dispute, fatigués de l’énergie dépensée pour peu de chose, peut-être se retrouvent-ils dans la plus grande inquiétude, ayant constaté l’absence de leur fille, peut-être sont-ils déjà partis à sa recherche, l’attendent les bras ouverts, les joues rouges de larmes, lui devinent tous ses souhaits secrets. Mais ce n’est pas ce qui arrive dans ce film, au lieu d’un happy ending, la fille, démunie, et nous aussi, se retrouve devant une porte fermée.

Polly Jean Harvey - Written from the forehand

Un peu comme les orphelins dans Glorious Land ou comme le "sauve-qui-peut, il-y-a-le-feu" dans Written from the forehand.
Des parents ergoteurs ou autre chose, les raisons ne manquent jamais pour courir et chercher refuge, même si celui n’existe nulle part et qu’on finit par retourner dans l’horreur familière, justement parce qu’elle est familière.

Journée incendiaire

Journée incendiaire

Chez Michael Stavarič une colonie entière est en flammes, la conséquence d’une tradition qui a débordé, qui est hors de contrôle. Je me souviens que j’ai adoré jouer avec le feu, au feu. Il arrive inévitablement l’instant où on a envie de chercher la limite, celle qui permet d’avoir le feu dans les mains, sous contrôle, passant facilement au delà où le feu nous échappe. J’ai testé cela sur un genèvrier desséché, dont le crépitement des branches en feu m’attirait particulièrement. Car qu’est-ce qu’un feu sans le bruit idoine ? Mais très vite, ce ne fut plus la petite branche qui brûlait, que j’éteignis pour la rallumer aussitôt. Tout l’arbre prit feu, et moi, comme paralysé devant le spectacle, émerveillé et effrayé à la fois. Mon père finit par m’arracher violemment de mon rêve en me poussant de là pour enfin maîtriser le feu avec une veille couverture à cheval.
Les villageois dans le livre, au lieu de reconstruire la colonie, décident de partir et d’hiberner dans les mines désaffectées à côté. C’est-à-dire il faut un peu de persuasion de la part de l’oncle de notre narrateur juvénile, il leur fait des promesses, alimente son récit de fables et d’arguments raisonnables pour faire reporter la reconstruction de la colonie à la belle saison.
L’oncle est bon conteur et fabulateur, les limites entre les deux sont floues, au point que son neveu charmé par tout se feu d’artifice n’arrive pas trop à évaluer la portée des histoires, ne sait jamais où se trouve la part vraie et où commence la part d’imagination.

"Enfant, j’ai toujours cru que ces histoires et d’autres, qui occupaient ma tête, devraient bien avoir une origine quelque part… Je m’imaginais par exemple que, lorsque la pluie (averse ou intermittente) tambourinait sur le bord de la fenêtre, quelque part quelqu’un tapait à l’aide des ces milliers de gouttes sur une machine à écrire invisible, chaque goutte une frappe, une lettre, peut-être même un mot, et je me forçais à tendre mon oreille vers ces histoires. Elles parlaient de la possibilité de créer un monde, de l’apprivoiser et de considérer la vie entière comme un terrain de jeu.
Ce n’est seulement beaucoup plus tard que j’appris qu’il ne faut pas croire toutes les histoires qu’on raconte, qu’on les raconte dès fois tout simplement pour nous égarer."

Ainsi le narrateur se retrouve à la fin seul dans une des galeries inrterminables de la mine, seulement parce que les autres enfants, à qui l’oncle, comme à lui-même, a délégué la tâche de trouver de l’eau pour tous, le rendent responsable pour leur échec et leur errance vaine dans la mine. Il lui cèdent la torche la plus faible, qui bientôt s’éteint et le condamne à continuer à l’aveugle dans le noir.

"Je m’imaginais comment la terre avait cédé autrefois et l’eau était partie (ou s’était simplement évaporée) et puis le lac fut enfermé dans cette grotte parce les pierres et toutes sortes de plantes grimpantes avaient pris le dessus jusqu’au firmament… Le lac en fut asséché jusqu’à la dernière goutte. Peut-être avait-on essayé de le remettre à flots à l’époque, faire venir des ruisseaux ou espéré des pluies torrentielles, peut-être la clôture du lac fut même le résultat du travail délibéré d’autres hommes, peut-être avait-on essayé de s’accaparer de l’espace, des poissons et des hommes, qui y vivaient et avaient pour un moment bref perdu connaissance, de s’accaparer d’eux pour ensuite les arracher de leurs rêves.

Il vivaient désormais dans un monde souterrain, peut-être en acceptant réellement leur destin, car les revers de fortune ne les effrayaient pas, peut-être essayaient-ils de prendre leur destin en main, fondaient de nouvelles colonies ou campaient dans leurs vieux souvenirs. La plupart mourait sur place et leurs âmes restaient collées aux roches, elles se rassemblaient autour de sentiers lumineux et des feux, qui, comme eux-mêmes, l’un après l’autre finirent par s’éteindre. Sans doute certains erraient encore un petit moment telles des fissures oubliées à travers les entrailles de la montagne, certainement ils s’habituaient enfin à leurs chuchotements, et leurs yeux au noir.

Soudain je crus être entouré d’une lumière éblouissante… Les feux des journées incendiaires atteignirent apparemment même l’endroit le plus éloigné dans le creux de la roche, les squelettes prirent feu comme de l’amadou, les vieilles barques aussi, en subsistèrent au mieux des fossiles pétrifiés. Je les pris dans ma main, les scrutai dans le reflet de mes yeux fluorescents, ils ne pouvaient pas être de ce monde et ne me voulaient rien de mal, je m’obstinai à écarter toute autre idée. Cette grotte, c’était la plus belle chose que j’avais vu depuis toujours (…)

Je m’imaginais que j’étais tombé innocemment (et par erreur) dans ce monde souterrain et avais cherché pendant longtemps pour lui échapper. Je m’imaginais encore que cette tentative avait échoué et que je commençais à manquer d’eau, ou que cette même eau n’arrêtait pas de monter dans certaines galeries jusqu’à ce que toute sortie fût barrée et qu’il ne me restât plus qu’attendre de devenir moi-même un fossile."

Et sans aucun doute on finirait par s’habituer aux chuchotement et enfin aussi au noir qui nous entoure.


[1Passée depuis longtemps, un autre temps, la tradition des lundis chômés, encore maintenue lorsque les propriétaires d’usines tentaient de faire revenir par la force de la police à leur place de travail les ouvriers absents, mais finirent par abandonner devant l’ampleur de la tâche, peut-être aussi parce que les pauvres travaillaient déjà plus que permis et s’emparaient avec ce lundi tout simplement du temps qu’on leur avaient volé les profiteurs, ce temps de travail non payé aux yeux de Marx. Otar Iosselani en a fait une belle fable et Otto Karl, philosophe réel postmoderne auto-déclaré, un court montage saisissant

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