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Prendre le risque ?

D 22 mars 2009     H 14:38     A     C 0 messages


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Nous vivons paraît-il dans une « société du risque ». Depuis une vingtaine d’années, la notion de risque s’est en effet répandue dans de très nombreux domaines, de la santé au chômage, de la délinquance à l’environnement, des choix d’investissement aux pratiques sexuelles... au risque de ne plus rien dire de précis. Curieuse ambivalence, tant sémantique que politique : le risque est à la fois le cœur de l’idéologie patronale (l’entrepreneur, héros « risquophile ») et le socle de la condition salariale (la protection sociale, garantie contre les « risques sociaux »), à la fois une technique de gouvernement (lorsqu’il s’agit par exemple de prévenir la délinquance dès la petite enfance) et un ressort de protestation (lorsqu’il s’agit de dénoncer des risques environnementaux), à la fois un ethos bourgeois (calcul prudent, taux d’intérêt) et un élan romantique, voire révolutionnaire (goût de l’aventure, réinvention de l’avenir).

On pouvait encore, il y a peu, démêler deux politiques du risque. Posez-vous trois questions : quelles prises de risque valorisez-vous ? quels risques redoutez-vous ? comment souhaitez-vous en être protégé ? Vous êtes de droite si vous louez l’audace des entrepreneurs, de gauche si vous admirez ce courage qui consiste à se dresser contre un pouvoir injuste. Vous êtes de gauche si vous vous alarmez des risques auxquels une économie guidée par la maximisation du profit expose les individus (perte d’emploi, accidents et maladies professionnelles, destruction de l’environnement, etc.), de droite si vous craignez ceux auxquels des individus déviants, imprévoyants ou tout simplement coûteux exposent la société (enfants agités en devenir délinquant, pauvres incapables d’épargner, assistés pesant sur les comptes sociaux, ressortissants des pays à « hauts risques migratoires », etc.). Vous êtes de droite si vous pensez que la meilleure manière de prévenir les risques est d’en faire porter la charge aux individus qui en sont le facteur (radiation des chômeurs rétifs, peines plancher pour les récidivistes, assurances privées pour le soin ou la retraite, etc.), de gauche si vous jugez que la gestion des risques doit être solidaire et mutualisée (de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins : c’est le principe de la Sécurité sociale), et que la sévérité doit aller du bas vers le haut (« pollueurs, payeurs »).

Vous êtes donc de gauche. Félicitations, mais voilà : de toute évidence, le risque de droite se porte mieux que le risque de gauche. Sur ce terrain comme sur d’autres, pendant que les positions de gauche se fragilisaient, notamment sous le coup des difficultés de financement de l’État providence, une droite décomplexée renforçait progressivement les siennes, célébrant « les noces du risque et de la politique [1] », poussant les feux dans le sens de l’individualisation des protections sociales (retraites en 2003, santé en 2004), transformant son bon vieux sens répressif en théorie du redressement des « sujets à risque », grâce au renfort des sciences les plus dures (comportementalisme en 2006, génétique en 2007), contraignant la gauche à courir derrière elle, et s’autorisant de fatales incursions sur le terrain adverse. Nicolas Sarkozy, le 14 janvier, devant l’UMP : « Je veux créer un système de cautionnement public qui mutualise les risques et permette d’emprunter à tous ceux qui ont un projet. » Ségolène Royal, à Charléty, le 2 mai : « Je salue ici les risques pris par ces milliers de petites et moyennes entreprises et les dangers qui les guettent. » On connaît la suite. À cet égard, le risque pourrait bien constituer l’un des laboratoires de la nécessaire reconstruction intellectuelle et politique d’une gauche défaite : celle-ci doit-elle opérer à l’intérieur d’une problématique actuellement dominée par l’adversaire, ou à l’extérieur de celle-ci ? Ou, autrement dit : l’opposition d’une rationalité du risque à une autre permet sans doute de réaffirmer et de défendre certains principes de solidarité, mais peut-elle constituer le socle de nouvelles problématisations politiques ?

(…)


Voir en ligne : Vacarme


[1François Ewald et Denis Kessler, « Les noces du risque et de la politique »Le Débat, n° 109, mars/avril 2000, pp. 55-72.

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